Tableau : une mer déchaînée sous un ciel noir, des corps et des rochers au premier plan, une arche au loin sur les eaux
  • Origines

Le Déluge à travers le monde : récits anciens et témoins archéologiques

Des eaux qui engloutissent le monde, puis une humanité qui recommence : ce thème traverse les cultures. Trois tablettes de Mésopotamie permettent de lire ces récits sur l'argile même où on les a écrits.

Crédit : Francis Danby · domaine public · Wikimedia Commons

Par Publié le 8 min de lecture

217 cultures posséderaient un récit de déluge, selon un chiffre repris par le physicien Moshe Kaveh dans son texte Science and the Flood, qui renvoie à un ouvrage de Charles Sellier et David Balsiger. Ce décompte illustre l'étendue d'un thème présent dans de nombreuses traditions : des eaux envahissent le monde habité, une catastrophe bouleverse l'humanité, puis la vie reprend.

En Inde, ce thème apparaît dans l'histoire de Manu. En Grèce, il accompagne Deucalion et Pyrrha. En Chine, Nüwa intervient pour restaurer un monde dévasté. Des traditions choctaw, hopi, mayas, aztèques et incas évoquent également des catastrophes liées aux eaux. Ces récits présentent des ressemblances, mais aussi des différences importantes : tous n'ont pas été recueillis à la même époque et tous ne racontent pas la survie d'une famille dans une arche.

À côté de ces traditions, des objets nous permettent de rencontrer directement les textes de l'Antiquité : une tablette de l'Épopée de Gilgamesh, un prisme portant la Liste royale sumérienne et une tablette du récit appelé aujourd'hui la Genèse d'Eridu.

  • Texte bibliqueGenèse 6 à 9
  • Récits recensés217 cultures, selon Sellier et Balsiger
  • Tablette la plus célèbreGilgamesh, tablette XI (British Museum)
  • Plus ancien document présentéListe royale sumérienne, vers 1800 av. J.-C.

Des récits de déluge sur plusieurs continents

En Inde : Manu et le poisson salvateur

Dans le Śatapatha Brāhmaṇa, Manu recueille un petit poisson qui lui demande protection. Devenu grand, le poisson l'avertit de l'arrivée d'une inondation et lui conseille de préparer un bateau. Lorsque les eaux montent, Manu attache son embarcation à la corne du poisson, qui le conduit vers une montagne.

L'avertissement, le bateau et le refuge en hauteur rappellent certains éléments du récit de Noé, tout en appartenant à une tradition religieuse différente (texte et traduction, université de Francfort).

En Chine : Nüwa répare le monde

Le Huainanzi décrit une catastrophe au cours de laquelle les supports du ciel s'effondrent, la terre se disloque et les eaux se répandent. La déesse Nüwa restaure l'ordre : elle répare le ciel avec des pierres de cinq couleurs et arrête l'inondation.

Son rôle est celui d'une divinité réparatrice. Il faut donc distinguer cette histoire d'un récit de navigation et de survie comme celui de Noé (présentation du récit dans The World of Chinese Mythology).

En Grèce : Deucalion et Pyrrha

Dans le récit transmis par le Pseudo-Apollodore, Prométhée avertit son fils Deucalion d'une catastrophe envoyée par Zeus. Deucalion prépare un coffre, y place des provisions et s'y réfugie avec Pyrrha.

Après neuf jours et neuf nuits sur les eaux, ils atteignent le mont Parnasse. Leur histoire se poursuit avec la naissance d'une humanité nouvelle, issue des pierres qu'ils jettent derrière eux (Pseudo-Apollodore, Bibliothèque I, 7, 2).

Chez les Choctaw et les Hopi : des traditions distinctes

Un récit choctaw recueilli par l'ethnologue John R. Swanton raconte qu'un homme avertit les villages de l'arrivée d'une inondation. Les eaux finissent par submerger le pays. Les versions recueillies ont une histoire complexe : certaines ont été modifiées au contact du récit biblique (présentation des travaux de Swanton dans Nature, 1932).

Dans certaines versions de la tradition hopi, un déluge détruit le troisième monde. La Femme-Araignée protège des survivants dans des roseaux creux avant leur passage vers un nouveau monde. Il s'agit d'une version parmi plusieurs récits hopi de l'émergence (étude de Christine F. Hellyer, université de Géorgie).

Au Mexique : Teocipactli et les traditions aztèques

Dans des recueils du XIXe siècle consacrés aux traditions mexicaines, Teocipactli apparaît comme un autre nom de Coxcox, un survivant du déluge accompagné de son épouse. Cette identification doit être rattachée aux sources qui la rapportent, car les noms et les épisodes varient selon les versions (recueil de Hubert Howe Bancroft).

La tradition aztèque des Soleils successifs raconte aussi la destruction d'un monde par les eaux : les habitants du quatrième Soleil sont engloutis et transformés en poissons (références réunies par Allen J. Christenson, note 123).

Chez les Mayas et les Incas

Dans le Popol Vuh des Mayas k'iche', une humanité faite de bois est détruite par une catastrophe comprenant un déluge. Ces êtres avaient échoué à reconnaître leurs créateurs. Le récit associe ainsi la destruction à une étape de la création du monde (Popol Vuh, traduction d'Allen J. Christenson).

Dans les traditions incas rapportées au XVIe siècle par Pedro Sarmiento de Gamboa, Viracocha fait disparaître une première humanité. Le déluge porte le nom d'unu pachakuti, une expression évoquant un bouleversement du monde par les eaux. Nous connaissons ici le récit à travers une chronique écrite après la conquête espagnole (Sarmiento de Gamboa, Histoire des Incas).

L'Épopée de Gilgamesh : le Déluge sur une tablette de Ninive

Tablette d'argile brisée couverte de signes cunéiformes, exposée sur un fond bleu
Tablette du Déluge, onzième tablette de l'Épopée de Gilgamesh, Ninive, VIIe siècle av. J.-C., British Museum (K.3375)Crédit : Osama Shukir Muhammed Amin FRCP(Glasg) · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

À Ninive, près de l'actuelle Mossoul, dans le nord de l'Irak, les fouilles du XIXe siècle ont fait sortir de terre des milliers de tablettes liées à la bibliothèque du roi assyrien Assurbanipal. Austen Henry Layard, puis Hormuzd Rassam, ont joué un rôle majeur dans ces découvertes (chronologie des fouilles, Ashurbanipal Library Project).

Parmi ces objets figure la célèbre tablette XI de l'Épopée de Gilgamesh, conservée au British Museum sous le numéro K.3375. Cet exemplaire date du VIIe siècle av. J.-C.

Gilgamesh y rencontre Uta-Napishtim, un homme qui a survécu à un déluge. Averti du projet des dieux, celui-ci construit un bateau et embarque ses proches, des animaux et des artisans. Après la catastrophe, il libère successivement une colombe, une hirondelle et un corbeau pour savoir si les eaux se sont retirées.

En 1872, George Smith identifie le récit du Déluge en déchiffrant la tablette. Les similitudes avec l'histoire de Noé frappent immédiatement les lecteurs : avertissement divin, embarcation, sauvegarde d'êtres vivants et oiseaux envoyés au-dessus des eaux.

🔎 Qui survit au Déluge ?

Une distinction est essentielle : le survivant du Déluge est Uta-Napishtim, qui raconte son histoire à Gilgamesh. Gilgamesh, lui, cherche le secret de l'immortalité (notice du British Museum sur Google Arts & Culture).

La Liste royale sumérienne : un avant et un après le Déluge

Prisme d'argile à quatre faces couvert de signes cunéiformes
Liste royale sumérienne (prisme de Weld-Blundell), vers 1800 av. J.-C., Ashmolean Museum, Oxford (AN1923.444)Crédit : Gts-tg · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

À Oxford, en Angleterre, l'Ashmolean Museum conserve un autre document : le prisme de Weld-Blundell, portant une version particulièrement complète de la Liste royale sumérienne.

Daté d'environ 1800 av. J.-C., cet objet d'argile possède quatre faces couvertes d'écriture cunéiforme. Il énumère des villes, leurs souverains et les durées de leurs règnes.

Le texte commence par des rois auxquels sont attribués des règnes extraordinairement longs. Puis le Déluge marque une rupture : après son passage, la royauté descend à nouveau du ciel et une nouvelle succession de souverains commence. La liste comprend donc des rois placés avant le Déluge et d'autres après celui-ci. Elle témoigne de la place du cataclysme dans la représentation mésopotamienne du passé.

L'Ashmolean souligne que ce document mêle traditions mythiques, légendaires et informations historiques. Sa date correspond à la fabrication du prisme, et ne constitue pas une datation du Déluge lui-même (notice de l'Ashmolean Museum). Les âges très élevés de la généalogie d'Adam à Noé, en Genèse 5, relèvent du même genre littéraire, comme l'explique notre page les Origines, de la Création à Babel.

La Genèse d'Eridu : une tablette découverte à Nippur

Fragment de tablette d'argile brune couvert de colonnes de signes cunéiformes, dans une vitrine
Tablette du récit sumérien du Déluge, dite Genèse d'Eridu, vers 1650 av. J.-C., Penn Museum, Philadelphie (CBS10673)Crédit : Onceinawhile · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

Le troisième objet provient de Nippur, en Irak. Conservé au Penn Museum de Philadelphie sous le numéro CBS10673, anciennement B10673, ce fragment est daté par le musée d'environ 1650 av. J.-C.

Son inscription, en langue sumérienne, évoque la création des humains, les premières villes et un déluge. Le récit est connu aujourd'hui sous le nom de Genèse d'Eridu. Malgré ce titre, la tablette présentée ici a bien été découverte à Nippur (notice du Penn Museum).

Le héros s'appelle Ziusudra. Prévenu de la destruction annoncée, il survit à bord d'un grand bateau. Les passages conservés racontent une tempête de sept jours et sept nuits, puis le retour du soleil. Ziusudra offre ensuite un sacrifice et reçoit la vie éternelle.

La tablette est incomplète : plusieurs étapes du récit manquent. Les lignes préservées suffisent néanmoins à attester l'existence d'un récit sumérien associant catastrophe, survie et préservation du vivant (traduction de l'université d'Oxford).

Ce que ces objets nous apprennent

Ces trois objets permettent d'étudier des textes anciens sur des supports matériels conservés dans des musées. Ils montrent que le Déluge occupait une place importante dans la littérature et la mémoire du Proche-Orient ancien.

Ils n'apportent toutefois pas tous la même information. La tablette de Gilgamesh raconte une aventure, la Liste royale organise le passé autour d'une rupture, et la Genèse d'Eridu relie les origines de l'humanité à une catastrophe.

Leur existence atteste celle des récits qu'ils portent. Elle ne suffit pas, à elle seule, à démontrer que toutes les traditions du monde décrivent une même inondation planétaire.

Pour le lecteur de la Bible, ces rapprochements invitent aussi à regarder ce qui caractérise le récit de Noé dans la Genèse. La sortie de l'arche ouvre sur une alliance de Dieu avec Noé, ses descendants et les êtres vivants. L'arc dans les nuées en devient le signe.

« J'ai placé mon arc dans la nue, et il servira de signe d'alliance entre moi et la terre. »

Genèse 9:13

אֶת־קַשְׁתִּי נָתַתִּי בֶּעָנָן וְהָיְתָה לְאוֹת בְּרִית בֵּינִי וּבֵין הָאָרֶץ

בראשית ט, יג

Du récit biblique aux montagnes d'Ararat

La Genèse situe l'arrêt de l'arche sur les montagnes d'Ararat. Le texte désigne un ensemble montagneux ; son identification avec le sommet aujourd'hui appelé mont Ararat relève de l'histoire des traditions.

« Le septième mois, le dix-septième jour du mois, l'arche s'arrêta sur les montagnes d'Ararat. »

Genèse 8:4

Le mont Ararat et le site de Durupınar

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Les recherches sur l'arche de Noé

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En Israël, l'autel de Noé sur le mont Moriya

La tradition juive rattache aussi Noé à Jérusalem : selon Maïmonide, il bâtit son autel en sortant de l'arche à l'endroit où s'élèvera plus tard l'autel du Temple, sur le mont du Temple. Vous pouvez ajouter cette étape à votre itinéraire avec l'outil gratuit Créer mon tour.

Des récits transmis à travers les continents aux signes gravés dans l'argile, le Déluge continue ainsi de susciter une même interrogation : comment les sociétés racontent-elles la destruction d'un monde et la possibilité de recommencer ?

Sources et références

Questions fréquentes sur le Déluge

Le Déluge a-t-il vraiment eu lieu ?

Les tablettes de Mésopotamie prouvent que des récits de déluge existaient il y a près de 4 000 ans, pas qu'une inondation a couvert toute la terre. Les archéologues ont trouvé à Ur, Kish ou Shuruppak des couches d'argile laissées par de grandes crues du Tigre et de l'Euphrate, à des dates différentes. Aucune donnée géologique n'atteste une inondation planétaire unique.

Quelle est la différence entre le Déluge de Noé et celui de Gilgamesh ?

Les deux récits partagent l'avertissement divin, le bateau, les animaux sauvés et les oiseaux lâchés au-dessus des eaux. Dans Gilgamesh, le survivant s'appelle Uta-Napishtim, les dieux décident ensemble de la catastrophe et le héros reçoit l'immortalité. Dans la Genèse, un seul Dieu agit, et la sortie de l'arche débouche sur une alliance avec toute l'humanité, scellée par l'arc-en-ciel (Genèse 9).

Quel est le plus ancien récit du Déluge connu ?

Les plus anciens textes conservés viennent de Mésopotamie. Le prisme de la Liste royale sumérienne, vers 1800 av. J.-C., mentionne déjà le Déluge comme une rupture dans l'histoire. Les premiers récits suivis, la Genèse d'Eridu en sumérien (héros Ziusudra) et l'épopée d'Atrahasis, sont copiés sur des tablettes du XVII<sup>e</sup> siècle av. J.-C.

Combien de cultures racontent un déluge ?

Le chiffre de 217 cultures, avancé par Charles Sellier et David Balsiger, est souvent cité. Il faut le lire avec prudence : tous ces récits ne racontent pas une arche ni une famille sauvée, certains ont été recueillis tardivement, et quelques-uns, comme des versions choctaw, ont été modifiés au contact de la Bible.

Où peut-on voir les tablettes du Déluge ?

La tablette XI de Gilgamesh (K.3375) est conservée au British Museum à Londres, le prisme de la Liste royale sumérienne (AN1923.444) à l'Ashmolean Museum d'Oxford, et la tablette de la Genèse d'Eridu (CBS10673) au Penn Museum de Philadelphie. Vérifiez sur le site de chaque musée si l'objet est exposé au moment de votre visite.

Où l'arche de Noé s'est-elle arrêtée ?

La Genèse dit « sur les montagnes d'Ararat » (Genèse 8:4), une région et non un sommet précis. La tradition l'a identifiée au mont Ararat, dans l'est de la Turquie, près duquel se trouve le site de Durupınar. Notre fiche du mont Ararat explique comment s'y rendre ; aucun vestige de l'arche n'a été authentifié.

Une longue butte de terre brune en forme de coque de bateau, au creux d'un vallon aux collines sèches
Doğubayazıt, province d'Ağrı (Turquie)

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