
Mont Sinaï – Djebel Moussa et monastère Sainte-Catherine
Au cœur des montagnes du Sud-Sinaï, une tradition chrétienne de seize siècles situe ici le buisson ardent et le don de la Loi. L'identification du Sinaï biblique reste pourtant débattue.

1500-1200 av. J.-C.
Sur un plateau du sud-ouest du Sinaï, un sanctuaire de mineurs égyptiens où des travailleurs sémites ont laissé quelques-unes des plus anciennes inscriptions alphabétiques connues.
Crédit : Einsamer Schütze · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons
Serabit el-Khadim, au sommet d'un plateau montagneux du sud-ouest de la péninsule du Sinaï, en Égypte, conserve les ruines d'un temple d'Hathor, la « Dame de la turquoise ». Pendant des siècles, au Moyen puis au Nouvel Empire, les pharaons y ont envoyé des expéditions chargées d'extraire la turquoise des mines voisines. Des travailleurs de langue sémitique y ont gravé les inscriptions proto-sinaïtiques, l'un des plus anciens témoins de l'écriture alphabétique, ancêtre lointain des alphabets hébreu, grec et latin.
Disons-le clairement : aucune preuve archéologique ne rattache Serabit el-Khadim à Moïse ni aux Hébreux, et la Bible ne mentionne pas ce lieu. C'est un site de contexte, qui montre ce qu'était la présence égyptienne dans le désert du Sinaï et la vie des groupes sémitiques employés par l'Égypte. Les thèses qui y voient la trace de Moïse circulent largement ; elles sont présentées plus bas, avec l'avis des spécialistes.
Après la traversée de la mer, le livre de l'Exode conduit le peuple dans le désert, vers le Sinaï. Le verset suivant ne parle pas de Serabit el-Khadim : il est cité ici comme cadre du récit, pour rappeler le type de paysage aride dans lequel se déroulent les récits du désert.
« Moïse fit partir Israël de la mer Rouge. Ils prirent la direction du désert de Schur ; et, après trois journées de marche dans le désert, ils ne trouvèrent point d'eau. »
Exode 15:22
וַיַּסַּע מֹשֶׁה אֶת־יִשְׂרָאֵל מִיַּם־סוּף וַיֵּצְאוּ אֶל־מִדְבַּר־שׁוּר וַיֵּלְכוּ שְׁלֹשֶׁת־יָמִים בַּמִּדְבָּר וְלֹא־מָצְאוּ מָיִם
שמות טו, כב
L'itinéraire de l'Exode dépend de la localisation du mont Sinaï, elle-même débattue. Si l'on suit la tradition chrétienne qui le place au Djebel Moussa, près du monastère Sainte-Catherine, la route passe par le sud-ouest de la péninsule, non loin des districts miniers égyptiens. Certains atlas bibliques placent ainsi l'étape de Dophka (Nombres 33:12) vers le Wadi Maghara, autre site minier égyptien voisin de Serabit : c'est une hypothèse, que rien ne permet de vérifier.
« Ils partirent du désert de Sin, et campèrent à Dophka. »
Nombres 33:12
וַיִּסְעוּ מִמִּדְבַּר־סִין וַיַּחֲנוּ בְּדָפְקָה
במדבר לג, יב
Serabit el-Khadim montre que le Sinaï n'était pas un désert vide : l'Égypte y organisait des expéditions saisonnières, avec soldats, scribes, mineurs et interprètes. Des travailleurs venus de Canaan y côtoyaient la religion égyptienne et en adaptaient les signes pour écrire leur propre langue. C'est ce monde, à la frontière de l'Égypte et de l'Asie, qui sert d'arrière-plan à l'histoire d'Israël en Égypte. Pour l'ensemble du récit, voir la page de l'époque L'Exode et la conquête de Canaan.
Le temple a été fondé sous Sésostris Ier (XIIe dynastie, XXe s. av. J.-C.) autour de deux grottes sacrées taillées dans le rocher : l'une consacrée à Hathor, l'autre à Sopdou, dieu des confins orientaux de l'Égypte. Au Moyen Empire, Amenemhat III y multiplie les expéditions : plusieurs dizaines de textes de son règne sont connus au Sinaï, et les égyptologues comptent entre dix-huit et vingt expéditions à Serabit sous ce seul roi. Il fait aménager une salle dite « chapelle des rois », achevée sous Amenemhat IV.
Au Nouvel Empire, le temple s'allonge par une succession de salles et de cours, sur environ 70 mètres. Les noms de Thoutmôsis III, d'Amenhotep III et des Ramsès y figurent ; Ramsès VI est le dernier roi du Nouvel Empire dont le nom soit attesté dans le temple, au XIIe s. av. J.-C. Le site est ensuite abandonné.

Le paysage le plus frappant est celui des stèles de grès dressées le long des allées du temple. Les chefs d'expédition y consignaient la date, le nom du roi, les membres de la mission et parfois les difficultés rencontrées : l'une d'elles, de l'an 6 d'Amenemhat III, rapporte une expédition exceptionnelle menée en été, alors que les missions partaient habituellement en hiver. Hathor y reçoit l'épithète de « Dame de la turquoise ».
Le site est connu des voyageurs depuis le XIXe siècle ; le peintre David Roberts le dessina en 1839. La première fouille d'ensemble fut menée par Flinders Petrie pendant l'hiver 1904-1905 et publiée en 1906 (Researches in Sinai). Parmi les trouvailles figure une petite tête de la reine Tiyi, épouse d'Amenhotep III, conservée au Caire. Les inscriptions hiéroglyphiques ont été éditées par Alan Gardiner et Eric Peet.
Dans le temple et près des mines, les fouilles ont révélé une trentaine d'inscriptions gravées dans des signes qui ressemblent à des hiéroglyphes, mais en nombre très réduit. En 1916, l'égyptologue Alan Gardiner proposa la clé : chaque signe emprunte une image égyptienne et note le premier son du mot sémitique qui la désigne. La tête de bœuf (alef) vaut « a », la maison (bet) vaut « b », et ainsi de suite. C'est le principe de l'alphabet.
Gardiner lut sur plusieurs objets la séquence l-b-ʿ-l-t, « pour Baalat », c'est-à-dire « la Dame » : le nom sémitique donné par les travailleurs à la déesse que les Égyptiens appelaient Hathor. La lecture est aujourd'hui largement admise ; le reste des textes, souvent courts et abîmés, reste en grande partie discuté.

Le plus célèbre de ces objets est un petit sphinx de grès découvert par Petrie dans le temple et conservé au British Museum (EA 41748). Il porte une inscription hiéroglyphique mentionnant Hathor et, sur le flanc et la base, une inscription proto-sinaïtique où Gardiner reconnut « Baalat ». Ce texte « bilingue » a joué un rôle décisif dans le déchiffrement.
Les spécialistes hésitent entre deux fourchettes : le Moyen Empire (vers 1900-1800 av. J.-C.), soutenu notamment par la comparaison avec les inscriptions du Wadi el-Hol, en Haute-Égypte, et le Nouvel Empire (vers 1500 av. J.-C.). Dans les deux cas, ces graffitis sont l'œuvre de travailleurs cananéens ou d'autres locuteurs sémitiques employés par les expéditions égyptiennes. Leur système, simplifié au fil des siècles, aboutira à l'alphabet phénicien, puis à l'écriture paléo-hébraïque, à l'alphabet grec et à l'alphabet latin.
🔎 Précision
D'autres missions ont complété le corpus : les expéditions de Harvard et de l'Université catholique d'Amérique (1927-1935) ont découvert de nouvelles inscriptions, publiées notamment par Romain Butin. La numérotation « Sinaï 345 » et suivantes reprend le catalogue de Gardiner.
Le lien entre ces inscriptions et la Bible alimente depuis longtemps des thèses populaires. Certains auteurs ont proposé de lire les textes proto-sinaïtiques comme de l'hébreu et d'y reconnaître des personnages bibliques : c'est le cas de Douglas Petrovich (The World's Oldest Alphabet, 2016). En 2025, Michael Bar-Ron a proposé de lire dans deux inscriptions (Sinaï 357 et 361) les mots « ceci est de Moïse » et « parole de Moïse ».
Ces lectures sont rejetées par la plupart des épigraphistes et des égyptologues, qui contestent l'identification des signes, souvent très effacés, et la méthode de reconstruction. Plusieurs chercheurs rappellent en outre que « Mose » est un élément de nom courant en égyptien : même une lecture correcte ne désignerait pas nécessairement le Moïse biblique.
⚠️ En résumé
Aucune inscription, aucun objet et aucune couche archéologique de Serabit el-Khadim n'atteste la présence de Moïse ou des Hébreux. Le site éclaire le monde dans lequel le récit de l'Exode a pris forme : les expéditions égyptiennes, les travailleurs sémites et la naissance de l'alphabet qui servira plus tard à écrire l'hébreu.
Un sanctuaire d'Hathor comparable, lié aux mines de cuivre, se visite côté israélien à Timna, dans l'Arava.

Serabit el-Khadim n'est pas un site aménagé comme un musée de plein air. Le temple se trouve au sommet d'un plateau, à l'intérieur des terres, à une quarantaine de kilomètres à l'est d'Abu Zenima, sur la côte du golfe de Suez. L'accès se fait par une piste puis une montée à pied : un sentier raide d'environ une heure et demie, ou un itinéraire plus progressif aménagé de marches sur le versant ouest. Les récits de voyage récents décrivent un camp de base où l'on trouve des guides bédouins.
La visite s'organise en pratique avec une agence ou un guide local, au départ d'Abu Zenima, de la région de Sainte-Catherine ou des stations du Sud-Sinaï, avec les autorisations requises par les autorités égyptiennes. Aucun horaire officiel ni tarif fiable n'est publié en ligne : il faut se renseigner auprès d'un organisateur local et, pour le site, auprès des autorités des antiquités égyptiennes. Le site du mont Sinaï de la tradition se trouve dans la même région.
⚠️ Conseils aux voyageurs (situation au 29 septembre 2026)
Le Royaume-Uni (FCDO) déconseille tout déplacement non essentiel dans la partie nord du gouvernorat du Sud-Sinaï, au-delà de la route Sainte-Catherine-Nuweiba, à l'exception des zones côtières : Serabit el-Khadim, à l'intérieur des terres au nord-ouest de Sainte-Catherine, paraît relever de cette zone. La France déconseille formellement la partie du Sinaï située au nord d'une ligne Suez-Taba et signale des zones désertiques interdites mal balisées. Israël maintient pour le Sinaï une alerte de niveau 4, la plus élevée. Consultez les conseils officiels de votre pays avant tout projet.
Serabit el-Khadim : le temple d'Hathor et les origines de l'alphabet
Serabit el-Khadim, plateau du sud-ouest du Sinaï (gouvernorat du Sud-Sinaï), à une quarantaine de kilomètres à l'est d'Abu Zenima
Coordonnées GPS : 29.0367, 33.4594
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Au cœur des montagnes du Sud-Sinaï, une tradition chrétienne de seize siècles situe ici le buisson ardent et le don de la Loi. L'identification du Sinaï biblique reste pourtant débattue.

Dans la vallée de l'Arava, un paysage de grès rouge où l'Égypte des Ramsès exploitait le cuivre : un site de contexte pour comprendre le désert du récit de l'Exode.
Rien ne permet de l'affirmer. La Bible ne mentionne pas ce lieu, et aucune inscription ni aucun vestige n'y atteste la présence de Moïse ou des Hébreux. Le site éclaire seulement le contexte égyptien et minier du Sinaï.
Une trentaine de courtes inscriptions gravées par des travailleurs de langue sémitique à partir de signes empruntés aux hiéroglyphes. Chaque signe note le premier son du mot qu'il représente : c'est le principe de l'alphabet, dont descendent le phénicien, l'hébreu ancien, le grec et le latin.
Alan Gardiner, en 1916, a compris le principe du système et lu la séquence l-b-ʿ-l-t, « pour Baalat », nom sémitique de la déesse assimilée à Hathor. Une grande partie des textes reste discutée.
Au British Museum, à Londres (numéro d'inventaire EA 41748). Il porte à la fois une inscription hiéroglyphique mentionnant Hathor et une inscription proto-sinaïtique.
Des lectures en ce sens ont été proposées, notamment en 2025, mais elles sont rejetées par la plupart des spécialistes, qui contestent l'identification des signes. « Mose » était en outre un élément de nom courant en Égypte.
Hathor était la protectrice des régions lointaines et des mineurs ; au Sinaï, elle portait le titre de « Dame de la turquoise ». Les expéditions royales venues chercher la turquoise lui dédiaient stèles et offrandes.
Le site se visite en excursion de terrain, avec guide bédouin et autorisations, au prix d'une montée à pied. Les conseils aux voyageurs actuels sont défavorables pour l'intérieur du nord du Sud-Sinaï : les vérifier avant tout projet.